NOTRE DÉMARCHE
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De leurs successives productions des œuvres de Molière, Vincent Tavernier et la compagnie ont progressivement déduit une ligne de travail. Ils la condensent en trois mots : intégralité, intégrité et inventivité.
• Intégralité : rien de plus, rien de moins.
La production propose la totalité des textes, voire des partitions et des danses, composant chaque œuvre à son origine.
La première exigence est de déchiffrer la construction dramatique de l’œuvre, dans son ensemble comme dans le détail de chaque scène. Ce travail est d’abord celui du metteur en scène, dont le résultat va être éprouvé, amendé, précisé lors des répétitions.
La pratique (devant le public) vérifie ce que le travail préalable a révélé : tout chez Molière est extrêmement construit ; chaque réplique possède sa logique dramatique (dynamisme de la scène, caractérisation du personnage et de son humeur du moment), mais aussi sa musicalité (beauté et efficacité de l’écriture) ; chaque scène développe une organisation précise, scandée par des points d’évolution bien marqués ; ces scènes s’inscrivent elles-mêmes dans une organisation plus large, comme les degrés très exactement mesurés d’un escalier que les interprètes doivent escalader l’un après l’autre, sans sauter de marches, pour mener les spectateurs au sommet préparé par l’auteur.
Dans le cas du théâtre musical, le « texte », c’est aussi la partition et les didascalies qu’elle comporte. Dans le cas des farces, qui laissent une part à l’improvisation des comédiens, le travail est d’autant plus exigeant. Il en va de même pour les personnages : on ne coupe pas les rôles, mêmes les plus brefs.
Rien ne doit être coupé ou ajouté, puisque tout importe dans cette construction, dans son détail comme dans son ensemble.
• Intégrité : primauté au projet de Molière
Chaque œuvre est un projet précis de l’auteur, et c’est ce qu’il importe de mettre à jour.
Cette exigence d’intégralité se comprend donc si l’on veut bien admettre que Molière, en composant, a un projet précis en tête. Ce projet varie d’une pièce à l’autre – c’est le fond de chaque œuvre – à quoi s’ajoute naturellement une préoccupation constante, propre au directeur de théâtre : pas question que le public s’ennuie ! Aussi la compagnie, se donne-t-elle pour principale ambition de restituer le « projet » de Molière : c’est le principe d’intégrité.
Pour Vincent Tavernier, le rôle du metteur en scène est de chercher à comprendre l’œuvre de l’intérieur : « Je ne me considère pas comme un créateur, mais comme un médium entre l’auteur, les interprètes et le public. Mon objectif n’est donc pas de poser un point de vue personnel sur l’œuvre, mais de tâcher, le plus objectivement et le plus finement possible, de comprendre le projet initial ; puis de trouver les moyens les plus adéquats pour le restituer au public. Donc, la base de notre travail, c’est l’immersion dans le « texte » (dialogues, partitions, didascalies) pour en comprendre la construction, la mécanique, le sens et les intentions, en rapport avec ce que nous savons du contexte dans lequel l’œuvre a été créée ».
Le metteur en scène revendique donc une position assez proche du … détective, ou de l’archéologue. Le « texte » n’est pas toute l’œuvre. C’est ce qui nous reste d’un projet où le jeu, l’expression, la voix, le rythme étaient essentiels. Enquêteur, le metteur en scène doit repérer et interpréter toute une série d’indices, judicieusement déposés par l’homme de théâtre accompli qu’était Molière. Archéologue, le metteur en scène ressemble à ces savants qui, découvrant et analysant les restes enfouis d’un bâtiment ancien, vont petit à petit en reconstituer l’élévation, le décor et les fonctions, et tenter d’en proposer au public une restitution aussi étayée que possible.
• Inventivité : ni revisiter, ni reconstituer – restituer
En solide appui sur ce projet, la compagnie réinterprète le jeu, les décors, les costumes pour en restituer « sans filtre » la saveur de l’œuvre au public contemporain.
Revisiter un texte suppose que le spectateur l’ai déjà… visité. Or, en ce qui concerne les textes du répertoire, c’est souvent loin d’être le cas. Il convient de souligner que l’objectif des Malins Plaisirs est de présenter des spectacles au public le plus large, soit, en plus des habitués et des spécialistes, une forte proportion de spectateurs adultes – et a fortiori jeunes – les voyant pour la première fois. Nous voulons donc lever au maximum les écrans qui s’interposent entre le public et le projet initial de Molière.
Reste cependant que Molière a imaginé ses spectacles pour le public de son époque. Or le théâtre est ancré dans le présent. En trois cent cinquante ans, la perception du spectateur s’est profondément transformée. Au point de rendre la substance des œuvres hors de propos ? certainement pas – c’est même leur intemporalité qui distingue les « grandes œuvres du patrimoine de l’humanité » des autres, disparues des radars ; mais quant à la forme, c’est-à-dire à la manière dont ces œuvres étaient représentées, c’est une autre histoire !
Notre regard, notre écoute, notre perception ont changé. La musique, la peinture, le cinéma, la danse de notre époque témoignent de cette évolution. Si, par quelque sortilège, nous nous trouvions transportés à une représentation du Médecin malgré lui par la troupe de Molière en août 1666, il est très probable que le jeu des comédiens, le style des décors et des costumes, la nature des éclairages, sans parler de l’atmosphère de la salle et des réactions du public, nous laisseraient très décontenancés.
L’objectif initial de la compagnie – la fidélité au projet de Molière, l’intégrité – semble donc à la fois complexe et risqué. Une excessive fidélité à la lettre tuerait probablement l’esprit. C’est le péril de la reconstitution. L’œuvre est présentée comme une belle pièce de musée, que l’on salue respectueusement – avant d’aller chercher ailleurs la vraie vie.
D’enquêteurs et d’archéologues, les interprètes et le metteur en scène vont donc assumer à présent le rôle de traducteurs. Sans ôter ni changer un mot du texte, il faut, littéralement, « traduire » la pièce par des jeux scéniques, des images, des allusions, des symboles qui rendent la situation ou l’affect voulus par Molière aussi perceptibles aujourd’hui qu’autrefois.
Et c’est la somme de ces trois exigences – intégralité, intégrité, inventivité – qui donne au regard des Malins Plaisirs sa singularité.